Histoire

LA CHARTE D’AMIENS

Publié le 2018 M07 17 18:33

En 1886 est créée la Fédération Nationale des Syndicats, qui tente de regrouper tous les syndicats. Rapidement, cette organisation tombe sous la coupe d’un parti politique se revendiquant du socialisme, le Parti ouvrier français. Mais d’autres partis socialistes existent, et la concurrence qu’ils se font, notamment sur le terrain électoral, se traduit par d’incessantes polémiques dans les syndicats afin de les attirer dans l’un l’autre de ces partis. En 1894, au congrès de Nantes des syndicats, la décision est prise de se sortir de cette situation et de créer une véritable confédération syndicale non inféodée aux partis : ce sera la CGT, dont le congrès de fondation a lieu en 1895 à Limoges.

Dans les deux premiers articles de ses statuts, il est déjà fait mention de la nécessaire indépendance du syndicalisme vis-à-vis des partis politiques. En 1905, les différents partis socialistes se regroupent dans le Parti socialiste unifié. La sensibilité qui avait créé la Fédération nationale des syndicats voit là l’occasion de tenter de rapprocher fortement la CGT de ce nouveau parti. Cette sensibilité tente alors au 9ème congrès de la CGT, en octobre 1906 à Amiens, de faire adopter une motion dans ce sens. C’est peine perdue car, fidèle aux statuts et au sens qui a vu la création de la CGT, la très large majorité des délégués s’oppose à cette tentative d’inféodation du syndicat à un parti. Cela se traduit par l’adoption d’une motion, qui prendra ensuite le nom de « Charte d’Amiens », que nous reproduisons ci-dessous.

Ce texte devenu très célèbre au sein du syndicalisme en France, sera aussi revendiqué par certaines sensibilités syndicales dans le monde. En France, aujourd’hui, plusieurs organisations syndicales s’y réfèrent encore, dont la CGT, qui l’a inscrite comme référence dans le préambule de ses statuts. Mais l’interprétation de cette charte ne fait pas l’unanimité bien entendu. La question est d’actualité pourtant. Comme on pourra la vérifier, la Charte d’Amiens articule trois thèmes principaux.

D’abord la nécessaire indépendance du syndicalisme vis-à-vis des partis, des courants philosophiques et religieux, mais aussi du patronat et de l’Etat. Pour les adhérents, libres d’adhérer ou pas à des partis, etc., la contrainte est qu’ils n’ont pas à faire entrer au sein des syndicats les polémiques politiques, philosophiques, religieuses, etc. L’orientation syndicale, la définition des revendications, des stratégies de lutte, doivent se déterminer dans les syndicats eux-mêmes, en tant que syndicalistes, et non pas dans l’intérêt de tel parti ou de tel autre.

Ensuite l’action quotidienne du syndicalisme pour l’amélioration des conditions de travail et de vie des salariés.

Enfin, l’autre action du syndicalisme, bien souvent oubliée, qui vise à la construction d’une autre société, qui ne soit pas capitaliste car synonyme d’exploitation, d’oppression et de discrimination. Le moyen que cette Charte met en avant pour y arriver est la grève générale. Celle-ci doit aboutir ensuite à ce que les salariés eux-mêmes, unis, avec leurs syndicats, soient maîtres des moyens de production pour faire exister cette nouvelle société.

Voilà les trois éléments fondamentaux de cette Charte d’Amiens. Et bien entendu, selon la sensibilité syndicale qui s’y réfère, on ne mettra en avant que le premier ou deuxième principe, ou alors les trois. Voici le texte intégral de cette Charte d’Amiens.

« Le Congrès confédéral d’Amiens confirme l’article 2, constitutif de la CGT. La CGT groupe, en dehors de toute école politique, tous les travailleurs conscients de la lutte à mener pour la disparition du salariat et du patronat …

Le Congrès considère que cette déclaration est une reconnaissance de la lutte de classe qui oppose, sur le terrain économique, les travailleurs en révolte contre toutes les formes d’exploitation et d’oppression, tant matérielles que morales, mises en œuvre par la classe capitaliste contre la classe ouvrière ;

Le Congrès précise, par les points suivants, cette affirmation théorique :

Dans l’œuvre revendicatrice quotidienne, le syndicalisme poursuit la coordination des efforts, l’accroissement du mieux-être des travailleurs par la réalisation d’améliorations immédiates, telles que la diminution des heures de travail, l’augmentation des salaires, etc. ;

Mais cette besogne n’est qu’un côté de l’œuvre du syndicalisme ; il prépare l’émancipation intégrale, qui ne peut se réaliser que par l’expropriation capitaliste ; il préconise comme moyen d’action la grève générale et il considère que le syndicat, aujourd’hui groupement de résistance, sera dans l’avenir le groupement de production et de répartition, base de la réorganisation sociale ;

Le Congrès déclare que cette double besogne, quotidienne et d’avenir, découle de la situation des salariés qui pèse sur la classe ouvrière et qui fait de tous les travailleurs, quelles que soient leurs opinions ou leurs tendances politiques ou philosophiques, un devoir d’appartenir au groupement essentiel qu’est le syndicat ;

Comme conséquence, en ce qui concerne les individus, le congrès affirme l’entière liberté pour le syndiqué, de participer, en dehors du groupement corporatif, à telles formes de lutte correspondant à sa conception philosophique ou politique, se bornant à lui demander, en réciprocité, de ne pas introduire dans le syndicat les opinions qu’il professe ailleurs ;

En ce qui concerne les organisations, le Congrès décide qu’afin que le syndicalisme atteigne son maximum d’effet, l’action économique doit s’exercer directement contre le patronat, les organisations confédérées n’ayant pas, en tant que groupements syndicaux, à se préoccuper des partis et des sectes qui, en dehors et à côté, peuvent poursuivre en toute liberté, la transformation sociale. »